La famille KAMINSKY

L’histoire de la famille KAMINSKY est celle d’une famille contrainte à l’exil à répétition ; celle d’Adolfo est celle d’un destin hors du commun. La première partie de ce texte concerne la famille Kaminsky au complet. Le deuxième paragraphe est consacré en particulier à Adolfo Kaminsky et à son engagement dans la Résistance en tant que faussaire. Les informations rapportées ici à son sujet sont à retrouver dans le livre écrit par sa fille Sarah, Adolfo Kaminsky, Une vie de faussaire (1) (en particulier les chapitres 2 et 3) et s’appuient aussi sur les archives départementales du Calvados et les entretiens accordés par Adolfo Kaminsky lui-même…

Les parents Kaminsky, Salomon, né à Chanderovka, en Russie le 7 Janvier 1888, et sa femme Anna, née Kinoël le 10 Avril 1894 à Tbilissi dans le Caucase, se sont rencontrés en France. Salomon, tailleur de profession mais également pigiste pour un journal syndicaliste (le journal du Bund) subit en 1917 la vague antibolchevique qui intervient dans toute l’Europe occidentale et condamne sa sympathie pour l’idéologie marxiste. Ensemble, Salomon et sa femme sont donc forcés à s’exiler en Argentine, où ils resteront 13 ans. A Buenos-Aires naissent trois de leurs quatre enfants : Pablo, né le 7 Octobre 1922, Adolfo, né le 1er Octobre 1925 et Angel, née le 31 Octobre 1927. L’envie de retourner en France émerge toutefois chez Anna, qui y a laissé bon nombre des membres de sa famille : sa mère, grand-mère, ses frères et ses sœurs. C’est en 1930 qu’ils prennent le chemin du retour vers l’hexagone, avec  leurs trois jeunes enfants. Les difficultés qu’ils rencontrent sur place à obtenir des papiers les contraignent à nouveau à l’exil : 2 ans qu’ils passeront en Turquie, le temps pour eux de régulariser leur situation. A Istanbul naît leur dernier enfant : Perlita, qui voit le jour le 21 juin 1930. En août, la même année, la famille rejoint enfin la France et s’installe à Paris. Les enfants voient leurs prénoms francisés. Aussi, Paul, Adolphe, Angel et Pauline sont-ils aussitôt scolarisés (à l’école 9, rue Blanche pour Adolfo). Leur père quant à lui a gardé des contacts avec les milieux marxistes et se préoccupe de l’actualité politique. Conscient dès 1933 de la montée du nazisme et de l’avènement de lois antisémites, c’est un sujet de conversation fréquent entre Salomon et Anna, en russe et en Yiddish, que comprennent leurs enfants. Le risque latent qu’ils perçoivent les fait s’éloigner de la capitale en 1938, et c’est la ville de Vire qu’ils décident de rejoindre, où le frère d’Anna, Léon KINOEL (né le 9 mai 1897 à Tiflis également) exerce la profession de marchand forain. Ce dernier trouve à son beau-frère un poste de tailleur pour le magasin « Aux deux nègres » que tiennent les SCHARTZ-LEVY. Pendant la période d’occupation, en novembre 1940, les Allemands tenteront de réquisitionner la maison de Léon Kinoël pour en faire un bordel. L’oncle au caractère fort, offusqué, frappe un Allemand et ce geste sera lourd de conséquences. Sur le point d’être arrêté, Léon Kinoël sera alerté par la visite de deux gendarmes amis de longue date. En fuite à Paris, sa correspondance interceptée entretenue avec sa sœur trahira sa nouvelle adresse. Tentant de l’avertir, Anna Kaminsky prend un train pour Paris en novembre 1940 avec l’idée d’être de retour en quelques jours. Son corps a été retrouvé près de la voie ferrée. Le mystère sur les circonstances de ce décès reste entier. C’est là un traumatisme pour les enfants, et pour Adolfo qui comprend, après l’assassinat d’un de ses camarades d’usine, (Jean Bayer, fusillé par les Allemands), la violence de la guerre. La famille Kaminsky est arrêtée par les autorités d’occupation le 22 octobre 1943 en même temps que Dora Augier, amie d’Adolfo, et son père Nuta Augier, ancien combattant de la Grande Guerre du côté allemand qui avait perdu sa jambe. Très malade, le père de Dora sera libéré de la prison de Caen grâce à Salomon ; sa fille ne le sera pas. Restée seule avec les Kaminsky, ces derniers la prennent en charge, telle leur propre fille ou sœur. Toujours de nationalité argentine, ceux-ci rédigent des lettres au consul leur demandant secours. Paul, le fils aîné, les distribue ainsi à des cheminots ou les jette du wagon sur le trajet vers Drancy, comme un dernier recours. Leur requête sera entendue et la famille sera libérée en janvier 1944 après trois mois d’internement. Elle ne pourra en revanche empêcher la déportation de Dora intervenue entretemps le 20 novembre 1943.

Adolfo KAMINSKY n’a que treize ans au moment de l’emménagement à Vire. Ne pouvant travailler qu’à 14 ans et déjà détenteur du certificat d’études primaires, il refait une année de fin d’études pendant laquelle il s’investit dans la conception d’un petit journal de l’école. A cet âge là déjà, l’imprimerie le passionne. Il quitte cependant l’école prématurément pour travailler quelques semaines au côté de son oncle Léon sur les marchés, puis se fait embaucher, en se vieillissant de quelques mois (il n’a alors pas tout à fait 14 ans) à la Société Générale d’Equipements (SGE) qui fabrique des tableaux de bord d’avions pour l’armée française. L’usine ferma à l’arrivée des Allemands en 1940 et c’est avec l’ordre de licencier les Juifs qu’elle rouvrira. Adolfo répond alors à l’annonce de M. Boussemard, ingénieur-chimiste teinturier, dont un jeune ouvrier avait été fait prisonnier de guerre. Auprès de lui, Adolfo apprend la chimie et la décoloration des encres. Passionné et doté d’une grande habileté, le jeune homme multiplie les expériences. La rencontre qu’il fait avec M. Brancourt, pharmacien à Vire, est déterminante. Ce dernier accepte de lui vendre pièce par pièce un équipement de chimiste qui lui permettra de réaliser ses recherches sur les encres indélébiles. Il se rend également une fois par semaine à la beurrerie BAYLE, bénévolement, pour y travailler auprès du chimiste qui lui transmet son savoir théorique et empirique, notamment sur la décoloration du bleu de méthylène par l’acide lactique. En échange sont donnés au jeune homme des fournitures, (paraffine par exemple) qui lui servent pour ses expériences dans l’atelier qu’il s’est aménagé dans une vieille maison de son oncle Léon rue du Calvados. Un fournisseur à Flers avec lequel il entre en contact accepte de lui faire don de la production qu’il n’arrive pas à vendre, comme du sel dénaturé par exemple. Adolfo fabrique savons, bougies et purifie le sel ; des produits alors précieux, qu’il distribue gratuitement dans la ville. C’est également par M. Brancourt qu’Adolfo prendra connaissance de l’existence des réseaux d’action de sabotage sur le secteur de la Normandie. Sur la demande de Brancourt, Adolfo fabriquera peu à peu des produits plus dangereux que des savons : des petits détonateurs ou encore des corrosifs pour endommager les pièces de chemin fer. C’est à ce moment qu’Adolfo intègre l’esprit résistant, fier de pouvoir agir. Libéré in extremis de Drancy après une seconde arrestation, ses compétences de chimiste et le destin(2) le font entrer dans un réseau de Résistance (la 6ème de l’EIF – Eclaireurs Israélites de France), où il devient responsable d’un laboratoire clandestin, chargé de la fabrication de faux papiers. Par un engagement acharné, il travaillera jour et nuit jusqu’à la Libération à la conception de faux-papiers avec le seul but d’épargner de la déportation des milliers de Juifs de France.

Agathe LEPORT et Servane LE TENSORER

  1. Sarah KAMINSKY, Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire, Paris, Calmann-Lévy, 2009, 259 p. Les traductions de cet ouvrage se multiplient (en Italien, en Allemand, en Hébreu…).
  2. Op. cit., p. 68-70.